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16/02/2012

Aller jusqu’au bout : le résistant et le désenchantement permanent

Aller jusqu’au bout   le résistant et le désenchantement permanent « Pensées Noires - Réflexions et libre expression sur les sociétés noires de Côte d'Ivoire, d'Afrique et de la diaspora2.pngVoilà presqu’un an que le régime de la Refondation est tombé sous les feux d’une coalition internationale ayant porté Alassane Ouattara au pouvoir. La Côte d’Ivoire connaît depuis un climat politique délétère et chaque jour sa dégradation menace d’altérer le climat politique national de manière profonde, durable et générale. Le désarroi et l’inquiétude viennent de ce que la Côte d’Ivoire a depuis longtemps perdu des pratiques politiques qui l’avaient longtemps fait passer pour une exception, dans un continent dont bien des régimes politiques ont eu du mal à se plier aux exigences de l’Etat de droit et à de saines et incontestables compétitions électorales. Alassane Ouattara se comporte comme un roi, décidant tout seul de tout.

La situation est délicate à gérer par les citoyens et les politiciens. Pour saisir les enjeux de cette falsification du politique, nous avançons l’hypothèse que la démocratie, d’un côté violée chaque jour par Ouattara sous le signe d’un exhibitionnisme politique qui privilégie la forme sur le contenu, et menacée de l’autre par des soi-disant « résistants » qui eux, frappés d'une sorte de cécité politique les privant de regarder la réalité en face, vont droit au mur traînant avec eux tout un peuple qui ne mérite pas un tel destin.

Les doctrines en conflit


D’un côté, il y a les opposants, ceux qui savent qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de sélectionner une position idéologique, de la défendre et de la faire triompher sur toutes les autres. Ils y sont contraints par la compétition politique, qui les oblige à se démarquer des autres, et par les exigences de l’action, qui leur imposent de dénoncer puis d’énoncer ce qu’ils ont l’intention de faire du pouvoir qu’ils revendiquent. Pour eux ce choix est vital, car ne pas choisir, c’est n’avoir rien à proposer aux citoyens et se condamner à l’inaction et à l’échec.
De l’autre il y a les « résistants », ceux qui ont choisi la voie de l’immobilisme soit par orgueil, soit pas peur, soit par manque de vision. Quoiqu’il en soit, la conséquence est la même : elle est trahison vis-à-vis de la marche du pays et des souffrances endurées depuis des siècles. Ils prétendent être des « résistants », qui « résistent » contre le pouvoir du « préfet Ouattara ».

Ceux-là essayent de nous convaincre d’entrer dans leur logique de « résistance ». Leur thèse, en réalité, devrait être qualifiée d’exhibitionniste et de victimaire, car privilégiant la forme sur le contenu, se méfiant de la souveraineté du peuple et redoutant autant l’altérité que le pouvoir de l’opinion. Tous veulent avoir l’honneur de porter la parole qu’ils mettent eux-mêmes à la bouche de chef ! On se souvient des sorties tonitruantes du sieur Koné Katinan affirmant que le chef à dit telle ou telle autre chose, qu’il va bien et qu’il est « debout ! ». Pourtant le chef lui-même démontrera le contraire lors de sa première comparution devant la Cour pénale internationale (CPI). On a ainsi vu un homme fatigué et amaigri et qui, de ses propres aveux, ne voyait même pas la lumière du soleil, à plus forte raison donner des mots d’ordre à Katinan. Or donc, Katinan imaginait les mots d’ordre du chef dans son salon feutré d’Accra. Gervais Coulibaly avait donc raison quand déjà, en juin 2010, il affirmait qu’il y avait trop de menteurs autour de Gbagbo.

Pendant ce temps, on crie sur tous les toits qu’on « résiste ». Les exilés d’Accra s’expriment, les « résistants » de Paris et d’Abidjan, les patriotes électroniques et autres porte-paroles guerroient. Finalement, un an plus tard, Gbagbo n’a pas été libéré, pis il se trouve désormais à La Haye. Pourquoi ? Peut-être parce que la plus marquante action des « résistants » pour contribuer à sa libération n’aura été qu'une manifestation « kodjo rouge » organisée à Paris, où des femmes exhibaient sans vergogne leurs postérieurs. Maudit soit alors Sarkozy, car tous ces postérieurs si patriotiquement exposés ne seront pas sans conséquences pour lui !

Quelle résistance ?

Cela n’est pas la conception que nous avons de la résistance. C’est pour cela que nous, et de nombreux ivoiriens, ne nous reconnaissons pas en elle. Arrêtons-nous donc un moment sur la notion de résistance.
La logique de la résistance n’est pas une logique statique, mais tout simplement ferme. Et fermeté n’est pas synonyme de statique. Est statique ce qui n’évolue pas, alors que la fermeté désigne plutôt la qualité de ce qui ne se laisse pas distraire, de ce qui manifeste l’autorité sans brutalité, de ce qui évolue en demeurant fidèle à ses objectifs. Alors que le statique se présente comme un état de satisfaction équilibrée, la fermeté est l’état de ce qui est assuré et décidé *.

La logique de nos « résistants-patriotes » –par « patriote » il faut entendre ici « les pro-Gbagbo », car de leur point de vue, seuls eux sont « patriotes » donc aiment leur pays. Les autres ne sont rien d'autres que des « traitres » !–est-elle dynamique et fidèlement évolutive ?
Il faut répondre tout de suite non. Au risque de nous voir encore taxé de « lider-ship », il faut se rappeler ce que disait déjà Mamadou Koulibaly alors qu’il tenait les rênes du FPI. Ce dernier avait préconisé l’organisation d’un congrès pour doter le parti de nouvelles instances et remettre au travail. Proposition rejetée ! On ne fait rien tant que Gbagbo n’est pas libre, disait-on. Et Brigitte Kuyo d’ajouter, sur sa page Facebook, « Koulibaly est de quel village Bété pour que Gbagbo lui laisse le FPI ? ». Position statique n’est-ce pas ? Quelle résistance ? Résistance à l’action, au changement.

Un an après, lorsque les rumeurs sur le transfèrement de Gbagbo Laurent se répandaient, qu’ont fait les « résistants » ? Le discours était : « qu’ils touchent à un seul cheveu de Gbagbo et ils verront ce qu’ils n’ont jamais vu ». Le Woody a finalement été transféré et nulle part on a vu l’apocalypse promise par les « résistants-patriotes ». Comme l’avait si bien dit Mamadou Koulibaly, notre loyauté ne doit pas se mesurer à l’aune de notre attachement à un chef, mais aux principes et aux valeurs qui fondent notre projet de société. Le temps lui a donné raison car ce sont ces mêmes « résistants » qui, hier, promettaient de mourir pour leur pays et qui ont fui la queue entre les jambes dès le premier coup de fusil à Cocody, abandonnant le pauvre Gbagbo à son sort.

En fait, de résistance il n’en est rien. Car un an après les lignes n’ont pas bougé. Les marches de cent ou deux cent personnes à Paris n’y ont rien changé. A ce jeu-là, c’est à celui qui insulte le plus fort Ouattara que revient la palme du plus grand « patriote ». Les prophéties et autres malachismes continuent de nourrir la résistance tandis que de nouveaux champions tels que Marine Le Pen et Mélenchon sont acclamés et portés hauts sur les étendards. Quelle honte !

Au final, quel crédit accorder aux manifestations épidermiques de ces gens qui ont menti et conduit des milliers de jeunes à la mort ? Sont-ils allés jusqu’au bout de leur engagement patriotique ?

Aller jusqu’au bout ?

Le slogan (en fait, un bout de phrase prononcé par Laurent Gbagbo lors de sa première comparution à la CPI, ndlr) a vite fait le tour des milieux « patriotiques » autoproclamés. Mais s’il faut « aller jusqu'au bout ! », encore faudrait-il savoir où l’on va, pourquoi et comment ?
Mais pour garder un cap déjà invisible, ils doivent accepter les points de vue divergents et se garder de toute velléité d’interdire les voix et les positions qui ne vont pas dans le sens voulu. Cette réserve ne va pas de soi, car se battre pour une interprétation du bien commun et chercher à la faire triompher, exige que l’on y croit et que l’on y adhère avec la plus grande force de conviction. Chez eux, la pente naturelle n’est pas la tolérance, mais l’intolérance, dès lors que les divergences d’opinion portent sur l’essentiel. Koulibaly et même Blé Goudé en sait quelque chose, lui qui a très vite été soupçonné de traitrise pour avoir suggéré « une approche constructive de la normalisation de la situation en Côte d’Ivoire » et une « opposition plurielle » face au régime de Ouattara. Le pauvre fut très vite sommé de revenir à une position jugée plus « patriotique », selon la conception du patriotisme des pro-Gbagbo.

Mais le fait est que l’intolérance abandonnée à elle-même induit des développements fatals à la résistance. Existe-t-il quelque part dans les arcanes de la « résistance » ivoirienne un projet pour ce pays ? Existe-t-il chez un dirigeant de la « résistance » une vision sur le devenir commun pour le peuple ivoirien ? Il est permis, aujourd'hui, d'en douter sérieusement. La « résistance » n’a rien à proposer et se contente de s’accrocher à un discours défraichi dans lequel certains finissent par se perdre eux-mêmes. Mais ce n’est pas cela le patriotisme. « Cela n’est rien d’autre que la stupidité qui permet de remplacer le sens de quelque grands concepts par des mots vides aux accents abrutissants et mis à la disposition de lâches flagorneurs ». Cela fait plus de dix ans que le peuple ivoirien attend que ceux qui ont décidé de le libérer (disent-ils) sans le consulter, aient au moins la décence de lui proposer un projet de société, d'œuvrer à sa réalisation et de lui préparer un avenir digne des énormes sacrifices qu'il a faits pour avoir la paix. En vain.

Voilà l’enjeu. C’est au bout de ce combat qu’il convient d’aller. Nous doutons fort que Gbagbo en disant qu’il irait « jusqu’au bout », pensait à ces ridicules et irrationnelles manifestations telles que cette opération, très très « patriotique », qui consistait à stopper toute activité à une heure précise et fixer sa photo pendant deux minutes !

Gbagbo avait un projet pour la Côte d’Ivoire, celui de la liberté. Alassane Ouattara nous a fait faire un bond de 20 ans en arrière et les maigres acquis de la Refondation sont tombés à l’eau. Cette bataille n’est pas achevée, il faut la poursuivre jusqu’au bout. Il ne s’agit pas d’aller au bout de l’immobilisme et de l’auto-flagellation en espérant attendrir le peuple. Ces « résistants » là, en fait, n’aiment pas leur pays ; ils ne l’aimaient que parce qu’ils étaient au pouvoir, comme en témoignent ces quelques manifestations de joie dans les milieux patriotiques autoproclamés, le dimanche 12 février 2012, après la défaite de l’équipe nationale de football en finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Pour eux, défaite des éléphants = défaite de Ouattara = victoire de leur « résistance ». Sommes-nous tombés sur la tête ?
Le peuple ivoirien mérite mieux que de subir un perpétuel martyr ! Car au milieu de ce jeu d’intérêts, des masses humaines, des Ivoiriens sont de plus en plus en proie à la malnutrition, aux maladies, au chômage et au sous-développement humain. Prisonniers et incapables de se libérer de cet étau.

En somme, la prétendue « résistance » menée au nom des Ivoiriens n’est que tromperie, corruption et perversion. Une certaine élite politique, accaparée par ses ambitions, entravée par les pressions de toutes parts, enfermée dans son égo et son orgueil, se réfugie encore derrière la façade de ses certitudes. Notre position face à ce constat est que notre démarche en tant qu’opposant doit être guidée par la liberté et l’audace. Elle doit demeurer rationnelle et se contenter d’être plausible au regard des principes de la démocratie. Mais une démarche émotionnelle et incohérente perd à la fois sa légitimité démocratique et sa plausibilité cognitive. Elle devient en même temps politiquement criminelle et intellectuellement fausse.

Ces « résistants » virtuels devraient plutôt s’engager à soutenir les efforts de paix qui sont faits pour redécouvrir, comprendre et revaloriser le sens de la liberté, de la démocratie et des valeurs républicaines. Contrairement à cette vaine « résistance », nous adoptons une approche ayant une assise doctrinale fondée sur des idées, pour une opposition avec des arguments non pragmatiques et non politiciens.

L’heure n’est plus à la « résistance ». C’est plutôt le moment de mener la bataille des libertés. Les libertés individuelles et les droits de propriété, en œuvrant à la construction d'une Nation ivoirienne libre, souveraine et capable de construire sa prospérité en toute responsabilité. Le chemin de ces libertés est long et difficile. Il n’est pas fonction du destin politique d’un homme. Qui qu’il soit. Cependant, « nous irons au jusqu’au bout », chercher ces libertés où qu’elles se trouvent. Ne pas démissionner devant une pareille tache implique certes un grand effort tant individuel que collectif. Mais cet effort est tout simplement le prix de l'avenir.


Par Mohamed Radwan,in l'Intélligent d'Abidjan du 16 Février 2012

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